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 Le village de LALEU

 

SON ORIGINE

Vers 1061-1082, une population regroupant des fugitifs rescapés d’une querelle seigneuriale, dont ils étaient sortis vaincus après la mort de leur chef Grim-Hard (casque puissant), était conduite par Myria, veuve de ce chef, une très belle femme à la chevelure flamboyante. Épuisés par de longues marches, n’ayant pour armes que le bâton aidant à leur marche, ils étaient en quête de l’arpent de terre où établir un havre. Myria demandait asile pour ses gens, une terre où ils seraient laboureurs en attendant que son fils ait acquis, par son courage, l’or et l’aide nécessaires à reconquérir ses titres et ses domaines au-delà du Rhin.

Guilhem VIII, comte de Poitou, duc d’Aquitaine, ne repoussa pas ces gens, il leur fit l’accueil dû à ceux qui fuyaient l’oppression des maîtres d’Outre-Loire. Il s’assura que Myria et ses gens fussent escortés et conduits en Aunis pour être recommandés en son nom auprès d’Eble II, baron de Chatelaillon. Conformément aux lois féodales en usage, un texte d’établissement d’Alleu, à l’extrême nord-ouest de leur châtellenie, fut signé. De là devait naître ALODIUM. Une terre libre, aucunement soumise aux dépendances seigneuriales et héréditaires.

SA CRÉATION

Reçue avec les grands égards convenant à une protégée de Guilhem VIII, la veuve Grim-Hard fut acheminée ainsi que sa suite vers les lieux qui leur étaient destinés. On dut y accéder par la voie de mer, car la terre ne permettait pas un cheminement décent, le marécage, les vases et les infiltrations des marées en était la cause. On devait toucher la rive de cet Alleu en un point désigné par l’échouage de Saint-James, du nom de l’église élevée sur une terre accordée en 1070 aux moines de Cluny, relevant de l’abbaye de La Châtre. Ce sol, recevant les grands vents du pertuis breton, influa sur le caractère de ses habitants, il les rendit âpres à son image. L’établissement des gens de la veuve Grim-Hard aux alentours de l’échouage s’explique par l’abri naturel, le seul qui se présentait , et la qualité de la terre, d’un versant propice à la culture ; le tout à peu de distance de la mer offrant les ressources de son estran. Les falaises s’avançaient en mer bien plus que de nos jours ; sous leurs varechs, les platins étaient riches de coquillages et de crustacés. Avec un peu d’industrie, on pouvait vivre de la pêche comme d’une manne que compléteraient les herbes des champs et les fruits saisonniers des taillis.

Politiquement, à son origine, ALODIUM semble avoir été un matriarcat en ce sens que la veuve de Grim-Hard eut assez de caractère et d’autorité au nom de son fils pour imposer la loi. Elle devait entretenir la foi dans le retour de Jean, celui qui devait revenir et armer les bras de ses gens pour les conduire à la reconquête de leurs forêts natales. En contraignant ses sujets à la concentration en soi, la veuve Grim-Hard élevait l’orgueil racial, le culte de l’honneur et la confiance au Dieu qui règne sur tous les hommes. En des escrènes à demi enfouies dans le sol, édifices de galets et de boues couvertes de varechs secs et de roseaux, sous ces toits qui résistaient aux galernes, des naissances assuraient la continuité de la vie.

LES NAUFRAGEURS

Au titre de pays côtier, ALODIUM eut ses revenus sur le droit d’épaves qui, en toute honnêteté, se pratiquait, à savoir : un quart pour le maître du lieu, un quart pour les sauveteurs, le reste revenant au propriétaire des marchandises. Mais ici, on avait connu trop de peines pour profiter d’un tel usage, et les naufragés étaient secourus, leurs morts ensevelis sans plus de redevances.

Juridiquement, et conformément aux us et droits féodaux, un Alleu était exempt de toutes charges seigneuriales. Mais ici Eble II avait contourné la loi en insistant près de la veuve Grim-Hard, qui accepta une avance remboursable, pour son installation sur sa terre. Eble avait d’abord consenti à ce que ce remboursement soit soldé après la repossessions des terres lointaines des gens de l’Alleu. Mais à ce titre d’intérêt, Eble insista et décida que si la veuve Grim-Hard ne pouvait pas honorer ce qu’il était en droit de lui demander, il s’accommoderait en paiement, des adolescents et des filles nubiles de l’année.

A l’époque de ces exigences, Myria et ses gens vivaient depuis quatre ans en Alleu. Guilhem VIII était en Espagne, Jean, le fils de Myria, était à ses côtés. La veuve Grim-Hard épargna une fois le sort de ses jeunes gens en appliquant à regret son droit d’épaves, mais sous la pression de sa femme Yvette, Eble demanda davantage, se fit pressant, puis menaçant, car, à cause de ses différends avec les moines, il redoutait le retour de Guilhem VIII, et désirait reprendre l’Alleu en déclarant celui-ci abandonné par l’ayant droit qu’il se promettait de faire disparaître.

Myria de son côté faisait son conseil de tous ses gens, et devant les circonstances, elle tempérait tout en résistant à Eble, car ce n’était pas une courtisane, mais une femme chef, et déjà le désir du combat lui tourmentait le coeur. Elle craignait aussi que las d’attendre le retour de Jean, une mutinerie qui la destituerait de ses droits s’organise, qu’un chef de guerre se détache de ses gens. Mais le combat ne serait plus une juste cause, ce serait une usurpation, car le cri de guerre menant l’assaut ne serait pas d’une voix de la descendance de Grim-Hard. Il ne fallait pas que ce peuple vaincu, drapé dans sa fierté, se perdit dans une aventure, que les survivants d’une injustice perpétrée dans les forêts germaines deviennent les sujets d’une horde et pratiquent le brigandage de grands chemins. Pour éviter cela, il fallait qu’Eble soit payé, les tresses dorées de la veuve étant intouchables, il fallait donc tenter le crime. C’est ainsi que, du haut de la falaise, Myria tendit ses poings levés vers les flots en poussant le terrible cri de guerre de Grim-Hard. Ce fut une époque nouvelle, les gens de l’Alleu devinrent des naufrageurs.

A la nuit venue, des feux furent disposés pour tromper les navires et les attirer sur les récifs. Il y eut des combats ; quels en furent les butins ? On ne sut si les exigences d’Eble furent satisfaites ou s’il aida en personne à faire cette industrie.

LA LÉGENDE

La légende nous rapporte qu’au nombre des navires naufragés, il y eut celui du fils Grim-Hard, chargé d’or et des armes nécessaires au combat tant attendu. Il fut attiré sur les brisants, par une dure nuit de grosse houle, par les moyens en usages. Au nombre des marins massacrés, gisants sur la grève au premier feu de l’aube, la Grim-Hard reconnut son fils. Myria Grim-Hard poussa une dernière fois son cri de guerre et se jeta du haut de la falaise sur les récifs où elle se rompit les os.

« Oyez dans les noires nuits de galernes, le cri, la longue plainte du vent, la douleur de cette âme errante et quêtant son absoute ! Oyez, ô bonnes gens, ces longs gémissements ! »

Une autre légende nous dit qu’en repentir de cet acte, elle fit élever un signal visible en mer afin de prévenir les navigateurs des dangers de la côte. Tous les jours et par tous les temps, elle allait se recueillir pieusement sur la grève.

C’est la raison pour laquelle le lieu de ce drame se nomme toujours la REPENTIE.

 

LALEU : quartier de La Rochelle (Charente Maritime).

= Ce village fut créé au XI° siècle, face à l’île de Ré, en dessous du port du Plomb de la commune de Lauzière, alors que ce qui deviendra La Rochelle n’était encore qu’un simple petit rocher entouré de marais. Le port de La Rochelle, créé plus tard à une lieue de là (4km), devint de plus en plus important jusqu’à totalement absorber Laleu en 1880.

= Ses habitant, depuis toujours, se nomment les BELOUS, nom qu’ils portent avec fierté. Dans le temps, un chauffeurs de bus, partant de la Place d’Arme pour Laleu, lançait à la ronde « En route pour Belouville ».

= L’église Notre-Dame, construite en 1101, fut élevée sur un tertre, ancien lieu de culte des Druides, sur l’emplacement probable d’un village gaulois. Le cardinal Richelieu y célébra plusieurs fois la messe.

Après son incendie en 1944, la nouvelle église St-Pierre, résolument moderne pour l’époque, fut construite par un élève de Le Corbusier. Le clocher est une construction totalement indépendante de l’église, tour à base carrée coiffée d’un toit à une seule pente, abritant les cloches commandées électriquement. Pour financer les cloches, les crédits étant épuisés, les jeunes de Laleu se sont fait « récupérateurs ». Le produit de leurs ventes ajouté à la fonte de la cloche de la vielle église ont permis la fonte des trois cloches de la nouvelles église.

= En 1592, Paul Yvon achète la seigneurie de Laleu et fait construire le château. Il épouse la soeur de Tallemant des Réaux, mémorialiste, auteur des « Historiettes ». Originaire de Touraine, de religion protestante, il fit fortune comme commerçant-armateur. Esprit ouvert à tous, il était connu pour sa tolérance religieuse et son amour du prochain. Nommé maire de La Rochelle en 1616.

En tant que seigneur de Laleu, Paul Yvon accordait le pain et le gîte trois jours durant à tout vagabond, pèlerin ou proscrit qui se présentait au château et lui remettait un écu d’argent lors de son départ.

= La première école de Laleu fut ouverte par Paul Yvon en 1592. Il l’entretint de ses deniers. Elle ferma peu après son décès en 1646.

Une nouvelle école fut ouverte en 1732. Destinée aux enfants des deux sexes, le curé donnait ses cours les jours pairs et impairs afin que garçons et filles ne soient pas ensemble. Cette classe accueillait catholiques et protestants sans distinction de cours sauf pour les catholiques qui recevaient en plus, des cours de catéchisme dont les protestants étaient exemptés. En revanche, ces derniers payaient une redevance en compensation, cependant la conversion à la religion catholique les en dispensait !

Obligatoire, cette école n’était pas fréquentée avec assiduité, les enfants aidant les parents aux travaux des champs. En cas d’absence les parents étaient redevables d’une amende de cinq sols par jour et par enfant. Quant aux indigents, le pain de secours et l’aumône leur était retirés durant l’absence des enfants.

= Pendant le siège de La Rochelle par Richelieu, le maréchal de Bassompierre s’établit dans le château de Laleu. C’est dans ce château que le dimanche 29 octobre 1628, les notables rochelais, avec à leur tête le maire Jean Guiton, viendront déposer leur acte de soumission entre les mains de Louis XIII, mettant fin à 415 jours de siège.

= La principale activité économique était l’agriculture et en premier lieu la vigne. L’histoire de Laleu est intimement liée à celle du vin en Gaule qui, sous l’influence des romains, remplaça la cervoise. Cette culture, reprise par les moines, produisait un vin connu et apprécié, alors que le vin de Bordeaux, à cette époque, n’était qu’un simple « claret ». Il partait du port du Plomb vers l’Angleterre et la Bretagne. On parle déjà de la chauffe du vin pratiquée à Laleu pour en faire de l’eau de vie. Si la double chauffe était pratiquée à Laleu au XVII° siècle, les « Beulons » seraient alors les « pères » du Cognac.

Aujourd’hui il n’y a plus aucune exploitation agricole sur le territoire de Laleu.

= Le quatrième lundi du mois de novembre avait lieu la « Foire aux Oignons », signalée dès le XVII° siècle par un droit de foire acheté par Paul Yvon au roi Louis XIII. Elle se tenait sur la place des Halles et dura jusqu’à la guerre de 14. Au cours de cette foire, on cuisait une galette... aux oignons que l’on faisait « descendre » avec le vin nouveau.

= Les jours de fête, les hommes mettaient leur costume en velours marron, veste et pantalon, et ils se coiffaient du chapeau à larges bords. Ou alors ils revêtaient la blouse bleue ou noire, insigne de leur profession.

Tous étaient chaussés de sabots et portaient un bâton. Il servait à se défendre en cas d’attaque car les chemins n’étaient pas sûrs. Un dicton local n’affirme-t-il pas : « Homme sans bâton, homme sans raison ». Le bâton, simple ou sculpté était le faire-valoir de son propriétaire.

Le bâton, les sabots, la montre et sa chaîne (quand il en possédait une) était le legs du chef de famille à son cadet, l’aîné héritait des terres.

Les femmes revêtaient une longue robe de couleurs sombre les recouvrant du cou aux chevilles. Un fichu noir croisé sur la poitrine donnait une allure moins triste à l’ensemble. Toutes portaient une coiffe à Laleu, le « coiffis » ou la « canette » suivant leur condition. Cette coiffe était la carte d’identité du village.

= Nous avions comme voisin, à St-Maurice (ancien quartier de Laleu), un certain Eugène Fromentin, peintre et romancier, qui dans son livre « Dominique » parle de ces lieux. Il situe son action à Villeneuve qui est en réalité St-Maurice, Vaugoin ou Laleu. Son personnage, Madeleine de Nièvres s’appelait en réalité Jenny-Caroline Léocadie Chéssé, épouse Béraud, agent de change rochelais. Elle repose dans le cimetière de St-Maurice où sont inhumés Eugène Fromentin et les membres de la famille Fromentin. Le père d’Eugène Fromentin, docteur, habitait rue Dupaty à La Rochelle. Dans ce cimetière nous trouvons également la tombe de Joséphine-Marie Ménard, la fille supposée de George Sand et d’Alfred de Musset. Elle vivait et mourut à Laleu.

« O mort, ô tombe pourquoi vous craindre

« O mortels insensés pourquoi vous plaindre

« La mort mais c’est la liberté

« D’un premier pas vers l’immortalité » A. de Musset.

= Quelques catastrophes à Laleu :

· le 10 août 1518, très fortes pluies continues ravageant terres et vignes.

· le 22 août 1537, raz de marée noyant la côte de la Repentie et arrachant les vignes sur le territoire de Laleu.

· le 26 octobre 1568, un orage d’une rare violence accompagné de grêle, lié à un tremblement de terre, ravage complètement la vigne.

· 1755, destruction du vignoble par la pyrale de la vigne, papillon dont la larve à l’état de chenille mange les feuilles de la vigne.

· 12 juin 1855, fort orage de grêle : Laleu, L’Houmeau et Nieul sont sinistrés.

· 6 mai 1861, très forte gelée détruisant toutes les cultures.

· juin 1863, tempêtes.

· 16 juillet 1863, orage, grêle, destruction des vignobles.

· 26-27 avril 1873, fortes grêles.

· 9 juin 1875, raz de marée noyant le vignoble situé vers la Repentie.

· 1880, l’année terrible : le phylloxéra détruit la vigne, ruine l’économie locale et les viticulteurs. Ce sera la fin du vignoble à Laleu.

· 1 mai 1916 à 9 heures du matin : explosion de l’usine Vandier qui fabriquait de la milite, un explosif pour remplir les obus. 177 victimes et 138 blessés. Les victimes sont inhumées au cimetière de la Rossignolette où un monument a été érigé..

· Guerre 1939-1945 : bombardements par les Allemands (juin 1940). Ouverture des bac à essence et à huile et mises à feu. L’incendie durera plusieurs jours. Les flots d’huile et d’essence se déverseront dans les fossés et de là dans les nappes phréatiques. Puiser de l’eau devint pour longtemps impossible.

· Puis bombardements par les Américains. Le 10 août à 22h55, 528 tonnes de bombes sont déversées. Destruction et incendie de l’église St-Pierre (XII° siècle).

· 27 décembre 1999, ouragan. Destruction des arbres du joli parc, face à la mairie, là où se trouve « la butte Richelieu », en réalité un monticule de 3 m élevé par l’abbé Agrasse, curé de Laleu, pour mettre une chaire et prêcher, pendant le siège de La Rochelle : l’église étant trop petite pour contenir toutes les troupes.


Tiré des ouvrages :

LALEU, Village Aujourd’hui comme hier - par Louis Grima.

LA SEIGNEURIE DE LALEU - par H. Saumoneau.


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